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Le Temps, 3 Décembre 2004
Lart au fond du caddie
Le mur du salon est désespérément nu; le budget annuel pour les extras plutôt modeste. Mais diable quil serait bon de pouvoir soffrir un tableau vif en coleurs, sans guère réfléchir au prix ni aux conditions dachat. Et le tout sans perdre trop de temps. Le Supermarché suisse dart contemporain, le cinquième dart contemporain, le cinquième du genre organisé à Soleure, a entendu la demande et ouvert ses portes pour plus de sept semaines dachat. A des prix défiant toute concurrence.
Alors voilà, on y vient au détour dune pause pour y acquérir une oeuvre sans trop faire souffrir son fond de caisse. Ici, la stratégie de vente ouvertement poursuivie est celle de la grande surface. Même entre les murs du palais Besenval, sur les rives de lAar, au coeur de la vieille ville. On regarde, on entrasse et on se dirige vers la caisse. Et ca marche, au vu des quelque 35000 visiteurs comptabilisés lan dernier. Quelque 90 artistes, même si lutilisation du terme «artiste» ne plaît pas à tout le monde, son réunis. Chacun doit fournir au minimum quarante oeuvres, soit dix pour chaque tarif en vigueur. 99, 199, 399, 599 francs: des montants qui rappellent les campagnes de soldes de certaines maisons de confection. En ce mercredi après-midi, laffluence na rien à voir avec la «frénésie» du premier jour, «où lon achète presque sans navoir rien vu», observe une responsable de la caisse. Mais le va-et-vient est constant. En visite éclair, Rachel est maîtresse décole. Et curieuse. «Ma soeur est venue lan dernier et ma fait envie. Ici, cest avant tout une chance pour des artistes inconnus dêtre découverts. Tant que ca plaît, cest lessentiel.» On déambule entre des bacs pareils à ceux des disquaires où sont présentés les tableaux. Courte biographie du créateur, étiquette rouge bien visible pour indiquer le montant à débourser. Ce Roger Federer découpé dans un carton, vendu pour 399 francs, nest pas du meilleur goût mais tout nest pas dénué dintérêt. Cest en Allemagne que le journaliste et éditeur Peter-Lukas Meier est allé chercher lidée de ce supermarché. Oeuvres décoratives, dessins, peintures, quelques aquarelles, collages ou statuettes en carton senchevêtrent sur deux étages. Pour ce couple, le supermarché est devenu un rendezvous annuel à ne pas manquer. «On pourrait presque introduire une sorte de carte de fidélité!». Le concept du service à létalage à des prix défiant toute concurrence est omniprésent, jusquaux caddies repérés au détour des corridors surtout pour alimenter le concept. A la sortie, les employés emballent et encaissent. Rien nest commandé ou réservé. Tour se «consomme» sur place.
Linstigateur du supermarché parle dune nouvelle manière, bien plus «efficace», de présenter lart. «Quand on voit lampleur de notre public, cela na rien de comparable avec les galeries vides. Je ne crois pas quil y ait de concurrence avec dautres espaces.» Et lintérêt des exposants est vif. Quatorze nations sont représentées et les organisateurs ond recu plus de 500 dossiert en provenance de la Suisse. Cest là quintervient la question délicate de la sélection. Donc des critères de qualité. Peter-Lukas Meier: «Pour beaucoup ca se fait un coup de coeur, en fonction des photographies recues. Mais il arrive bien sûr que lon soit décu.» Souvent les mêmes noms se retrouvent dune édition à lautre. «Jai repris certains dessins que je navais pas vendus lan passé», explique Cleide Burdet Saito. Cette Yverdonnoise, passionnée par Miro, a déjà vendu une quinzaine de créations depuis louverture et la moitié du prix de vente lui revient. «Cest un moyen de se faire connaître; le concept de supermarché ne me dérange pas.» Tout le monde ne partage pas cet enthousiasme et elle nattend pas beaucoup de critiques ou dhistoriens dart dans les couloirs du palais Besenval. Quand on leur parle du supermarché, certains, à limage dune galeriste lausannoise, sinterrogent sur lattribution du terme d«artiste». Pour lui préférer celui de «faiseur dart». Surtout lorsque lon sait quil faut fournir un minimum de quarante oeuvres.»
Souvent confronté à des critiques, Peter-Lukas Meier ne désarme pas. «Je ne fais quagrandir le marché, je réalise que ce que dautres auraient peut-être dû faire.» Ses yeux sont brillants. Il est fier de son «bébé» qui lui coûte beaucoup de temps et dargent. Lan dernier, la vente des tableaux a entraîné un chiffre daffaires de lordre de 800000 francs. Soit la première édition terminée das les chiffres noirs en cinq ans. Pas de doute, il veut continuer. A la caisse, on sent que la fin delaprés-midi approche. Lactivité redouble. Pressée de prendre son train, une conseillère dentreprise bâloise a le sourire. «Jai craqué mais pour un prix raisonnable! 199 francs pour un coup de coeur, un original. Alors que dautres achètent des reproductions chez Ikea pour le même prix!» Elle a déjà disparu.
Anne Fournier
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